CHAPITRE PREMIER

 

 

En cette fin de l’année 1829, une pluie mêlée de neige tombait sur Paris. Marchant en direction des grilles de L’Observatoire, un homme, plié en deux sous le poids d’une grosse caisse attachée à ses épaules, frottait ses mains pincées par le froid tout en se réjouissant sans retenue de ce qui l’attendait un peu plus loin. Une vieille matelassière qui rentrait chez elle en poussant sa machine s’arrêta pour se signer à la vue de l’individu et grommela, à l’abri de son capuchon, quelque chose comme « pauvres chérubins ».

L’homme à la caisse continua en direction de la porte de Fontainebleau, fit bientôt un détour dans un chemin boueux qui le conduisit à une masure en torchis, consolidée de planches goudronnées jusqu’à hauteur de l’étage. C’était l’estaminet de la mère Bachelin, où, le vendredi soir, on trouvait non seulement de la soupe au lard et du boudin grillé mais le punch offert par la veuve à ses habitués. Lui n’aimait que le vin.

Il y avait foule dans la salle au plafond bas, enfumée par les pipes et le graillon. L’air suffocant fit rougir la trogne du nouveau venu, accueilli par des exclamations avinées. Poussées par les hommes seulement : les femmes présentes, une demi-douzaine, la plupart filles de joie aux barrières, le fixaient avec horreur.

— Alors, Thierrois, la récolte est-elle bonne ?

— Comme d’habitude. Trois poupards encombrants qu’on m’a vite prié d’emporter au loin.

Un des buveurs aida Thierrois à se débarrasser de la caisse qu’il déposa avec le plus grand soin sur un banc. C’était une boîte aussi haute que large de deux pans d’épaisseur, fermée par un couvercle percé de grands trous. Il s’en échappa un gémissement et Clairette, qui vendait ses charmes à la barrière de Fontainebleau, se signa et préféra s’écarter.

Thierrois réclamait à grands cris un verre de vin que la mère Bachelin lui apporta, bousculant de sa grosse panse la foule de sa clientèle.

— Avant de boire ouvre-leur, qu’ils ne s’étouffent pas. Il y a un mois tu en as trouvé un tout raide dans ta boîte et je ne veux pas que ça recommence.

— Bah, fit Thierrois, ceux-là sont aussi vifs que des chatons. Mais ouvre-leur et si tu as un peu de lait tu pourras leur en donner à sucer.

La mère Bachelin se pencha vers la boîte malgré sa bedaine, défit le couvercle. Aussitôt un silence profond gagna peu à peu les assistants, y compris ceux attablés à la galerie du fond.

— Sont-ils mignons tout de même, fit la cabaretière.

Trois nourrissons – le plus jeune n’avait que quelques heures – apparurent sanglés contre la paroi de la boîte, tous les trois debout dans leurs langes déjà souillés.

— Je ne veux pas voir ça, gémissait Clairette dans le fond, je ne veux pas.

Tous se souvenaient qu’un an auparavant elle avait confié un innocent à Thierrois qui l’avait tout aussitôt enfoui dans sa maudite caisse.

— J’ai du lait tout frais tiré, annonça la matrone.

Sans plus se soucier de son précieux fardeau, Thierrois sifflait son verre, réclamait une bouteille, de la soupe avec un gros morceau de lard, du boudin. Attablé devant une énorme écuelle, il se goinfra à coups de cuillère rapides. On finit par oublier les marmots, on riait, on chantait, on criait, on se disputait. La mère Bachelin faisait sucer aux enfants des doigts de gant en toile cirée gorgés de lait, aidée par une des filles. Clairette s’était enfuie.

— Ils viennent d’où, ceux-là ? demanda un roulier à l’accent marseillais qui dînait en face de Thierrois.

— Un de Lille, les deux autres de Paris. J’ai gagné mes trois écus sans mal aujourd’hui. Je rôde depuis ce matin dans les rues en me déchirant la gorge à force de crier…

— Tu cries quoi, que tu achètes des enfants ? se moqua le roulier.

— Pas fou. Je crie n’importe quoi parce qu’on me connaît, même les pauvres pécheresses venues de province. Elles savent qu’en un tour de main je les soulage de leur faute, moyennant un écu de trois francs.

Le roulier buvait son punch à petites gorgées songeuses.

— Tout ça pour les Enfants Trouvés ?

— Les Enfants Assistés depuis 1814, mon brave. Où veux-tu que je les mène sinon ?

— On dit que certains se revendent bien à de mystérieux acheteurs.

— Je travaille pour l’Hospice, et les tripatouillages c’est pas mon fort.

Il continuait de manger goulûment, réclamant du lard, du boudin, du pain, un autre pichet de vin. Il refusait le punch offert qui, disait-il, lui enflammait l’estomac.

Les enfants repus sommeillaient, suspendus à leur harnais dans la boîte garnie de coussinets d’étoupe. La mère Bachelin vint l’incliner pour qu’ils dorment plus commodément.

À ce moment-là un revendeur de lait de la plaine Marceau entra et regarda attentivement à chaque table avant d’apercevoir Thierrois. Il s’appelait Caton en souvenir de la Révolution.

— Un fiacre te cherche. Il m’a demandé si je te connaissais, j’ai dit oui, que tu devais être ici à boire ton vin. Bien poliment il m’a prié de te prévenir qu’il t’attendait.

— Un fiacre si loin de la ville ? C’est pas normal.

— Il t’attend.

Haussant les épaules, Thierrois se versa du vin, essuya ses lèvres sur la manche lustrée de sa vieille lévite, se leva. Voyant les nourrissons endormis, il les abandonna, sortit en pleine averse de neige. La voiture attendait au bout du chemin boueux. Une silhouette sombre en chapeau et houppelande tenait la bride du cheval.

— On me demande ?

— C’est vous Thierrois, le porteur d’enfants ?

— Soi-même.

L’inconnu lui tendit la bride, ouvrit la portière, alluma un bout de chandelle dans la lanterne. Thierrois vit la crèche en osier contenant un enfançon d’un mois.

— C’est pour vous, fit le cocher.

— J’ai fait le plein. Fini pour ce soir. Les trois que j’ai sont trop lourds pour que je me charge encore de lui.

— Même pour cinq napoléons ?

— D’accord, bourgeois. Mais les cinq jaunets d’abord.

L’homme au fiacre les lui tendait un à un et il mordait dans chaque, peu soucieux de recevoir du plomb sous une fine couche d’or.

— Le compte est fait.

Prenant la crèche à deux mains, il sut tout de suite que celui qui y dormait aurait pu connaître une vie agréable s’il n’avait eu le malheur de naître d’un adultère ou d’une fille séduite. Le linge fin et ce parfum indéfinissable que la richesse ne peut s’empêcher de répandre sur certains élus au premier jour de leur existence enveloppaient l’enfant d’une distinction qui, hélas, disparaîtrait d’ici quelques heures.

Faisant mine de s’éloigner avec son fardeau, Thierrois revint en silence sur ses pas, examina la voiture qui repartait. C’était un fiacre, comme l’avait annoncé le laitier Caton, mais sa construction différait de celle des voitures publiques. Et le porteur d’enfants savait qu’il avait été loué par une remise du faubourg Saint-Antoine.

Revenu dans l’estaminet, il créa un mouvement de curiosité. Comme lui ces ivrognes respiraient l’odeur de la fortune et Thierrois devrait se méfier de chacun, à cause des cent francs qui pesaient dans sa poche. Caton l’aida à arrimer la caisse à ses épaules et, la crèche dans ses bras, il s’en alla après avoir fait signe à la mère Bachelin qu’il paierait le lendemain. En chemin vers la rue de l’Enfer, il se retournait fréquemment pour voir s’il n’était pas suivi. Il maugréait, certain qu’il aurait pu obtenir deux à trois fois plus que cinq napoléons. L’homme au fiacre n’était pas plus cocher que lui. Un enfant aussi luxueusement vêtu ne lui était pas confié chaque jour. Ni même une fois dans l’an. Les gens haut placés, les puissants, disposaient d’ordinaire de moyens plus discrets pour faire disparaître le fruit d’amours irrégulières. Ce petit être, il en aurait donné sa main à couper, représentait un secret, peut-être abominable, donc la fortune.